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L’Iran contre les États-Unis, pourquoi tant d’Haïtiens rejettent Washington?

à lire beaucoup de commentaires d’haïtiens en ligne depuis le début de la guerre lancée le 28 février 2026, par l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, une impression domine, celle d’une hostilité presque réflexe envers les États-Unis. Les mots sont parfois bruts, parfois rageurs, parfois jubilatoires. Certains veulent voir l’Amérique humiliée. D’autres applaudissent l’Iran, non parce qu’ils connaissent réellement ce pays, mais parce qu’ils veulent voir la superpuissance perdre. Et c’est là que le malaise commence: comment expliquer qu’autant de gens rêvent d’un visa américain, d’un passeport américain, d’une vie américaine, tout en souhaitant l’échec de l’Amérique sur le champ de bataille?

Dans de nombreux espaces haïtiens en ligne, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran agit comme un révélateur. Ce que l’on y voit n’est pas seulement une prise de position sur Téhéran, c’est un procès moral contre Washington.

Il faut dire les choses franchement: à lire beaucoup de commentaires d’haïtiens en ligne depuis le début de la guerre lancée le 28 février 2026, par l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, une impression domine, celle d’une hostilité presque réflexe envers les États-Unis. Les mots sont parfois bruts, parfois rageurs, parfois jubilatoires. Certains veulent voir l’Amérique humiliée. D’autres applaudissent l’Iran, non parce qu’ils connaissent réellement ce pays, mais parce qu’ils veulent voir la superpuissance perdre. Et c’est là que le malaise commence: comment expliquer qu’autant de gens rêvent d’un visa américain, d’un passeport américain, d’une vie américaine, tout en souhaitant l’échec de l’Amérique sur le champ de bataille? Reuters a rapporté le déclenchement des frappes le 28 février 2026.

Image générée par l'IA.
Image générée par l’IA.

La réponse facile, c’est l’hypocrisie. Elle est tentante, elle claque bien, elle fait réagir. Mais elle est loin d’être suffisante. Car migrer vers un pays n’a jamais voulu dire l’aimer moralement. On ne quitte pas un pays en crise parce qu’on a trouvé un empire vertueux. On part parce qu’on cherche un ordre, un salaire, une école, un hôpital, un droit qui fonctionne, une police qui ne s’effondre pas, un avenir pour ses enfants. Le désir d’Amérique est souvent pratique avant d’être affectif. Il peut être vital sans être sentimental.

Et c’est précisément ce que beaucoup oublient dans ce débat. L’Amérique n’est pas, pour les Haïtiens, une idée simple. Elle est à la fois refuge et rappel d’humiliation, promesse et menace, système de survie et puissance soupçonnée d’arrogance. On peut vouloir entrer dans ce système sans se prosterner devant son récit moral. On peut vouloir la sécurité américaine, sans pour autant accorder aux États-Unis une présomption d’innocence à chaque fois qu’ils font la guerre.

Mémoire historique, réflexe politique

Pour comprendre cette apparente contradiction, il faut remonter le temps et considérer la longue histoire. Haïti n’est pas un pays quelconque dans l’imaginaire du rapport de force. Haïti est née d’une révolution d’esclaves transformée en révolution nationale entre 1791 et 1804. Cette insurrection victorieuse contre l’ordre colonial de l’époque engendre non seulement la première république noire, mais produit également un État et une mémoire. Une mémoire de résistance, de refus de domination, de défi lancé aux puissants. Une mémoire qui ne saurait s’effacer par l’octroi d’une condition de vie meilleure par un autre Etat.

Puis, il y a la mémoire américaine elle-même. L’occupation des États-Unis en Haïti, de 1915 à 1934, reste l’un des grands traumatismes politiques du pays. Les archives officielles du département d’État américain rappellent que cette période a été marquée par la ségrégation raciale, la censure de la presse et le travail forcé, qui ont nourri une révolte paysanne. Le Council on Foreign Relations décrit lui aussi une relation longue et troublée, avec une occupation de près de vingt ans, parfois sanglante. Quand un peuple détient un tel passé historique, sa vision d’une guerre menée par une superpuissance ne déroule pas en spectateur neutre et impartial. Il regarde avec sa mémoire.

C’est là que beaucoup se trompent sur “le soutien à l’Iran”. Dans une large partie des commentaires, ce n’est pas vraiment l’Iran qui est aimé. C’est l’Amérique qui est rejetée. La nuance est immense. Pour une partie des internautes haïtiens, l’Iran devient moins un pays réel qu’un symbole commode, celui du camp frappé par plus fort que lui. Et face à une superpuissance déjà perçue comme dominatrice, beaucoup prennent instinctivement le parti de celui qui encaisse les coups. Ce n’est pas nécessairement une analyse géopolitique. C’est souvent une réaction morale brute, presque viscérale.

Actualité brûlante et ingérence perçue

La guerre actuelle renforce cette lecture. Reuters a rapporté le 13 mars 2026 qu’une enquête militaire américaine a été élevée à un niveau supérieur, après que des éléments aient suggéré que les forces américaines seraient probablement responsables d’une frappe contre une école de filles en Iran le 28 février. Le bilan s’élève à 168 enfants tués. Même si l’enquête suit encore son cours, ce genre d’affaires durcit instantanément la perception d’une Amérique destructrice et hypocrite, dans des espaces déjà préparés à croire le pire. Quand l’image de la puissance se mélange à celle d’enfants morts, le débat rationnel s’effondre et l’indignation prend toute la place.

Mais l’histoire ne s’arrête pas qu’au passé. Elle se prolonge dans le présent haïtien. En février, Reuters a rapporté que les États-Unis soutenaient le maintien du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé après l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition, tandis que des navires de guerre américains étaient déployés dans la baie de Port-au-Prince. Qu’on juge cette implication utile ou intrusive, le signal est clair: Washington continue d’apparaître, aux yeux de nombreux Haïtiens, comme un acteur qui pèse lourdement sur le destin politique du pays. Là encore, on peut profiter du système américain et se méfier profondément de la main américaine.

Migration et méfiance

La question migratoire rend cette tension encore plus explosive. Le 7 mars, Reuters a indiqué qu’une cour d’appel fédérale, avait interdit à l’administration Trump de retirer les protections permettant à plus de 350 000 Haïtiens de vivre et travailler légalement aux États-Unis. Quatre jours plus tard, Reuters rapportait que cette même administration demandait à la Cour suprême de l’y autoriser quand même. Dans le même temps, le département d’État américain maintient pour Haïti un niveau d’alerte maximal, “Do Not Travel”, en raison des enlèvements, de la criminalité, de l’activité terroriste, des troubles civils et d’un système de santé limité. Pour beaucoup d’Haïtiens, le message est violent: Haïti serait trop dangereuse pour les Américains, mais assez sûre pour qu’on y renvoie des Haïtiens. Ce type de contradiction nourrit une colère durable.

Et pourtant, malgré cette colère, les États-Unis restent le centre de gravité de la diaspora haïtienne. Le Migration Policy Institute rappelle qu’environ 731 000 immigrés haïtiens vivaient aux États-Unis et que 63 % d’entre eux étaient citoyens américains en 2022, une proportion supérieure à celle de l’ensemble des immigrés. Voilà la vérité nue: les Haïtiens ne tournent pas le dos à l’Amérique, ils s’y enracinent massivement. Mais cet enracinement n’a jamais obligé à l’adoration. Il peut coexister avec une défiance profonde envers la politique étrangère américaine.

Les ressorts psychologiques de l’anti-américanisme

C’est ici que la psychologie sociale devient utile. Ce que l’on voit dans ces commentaires ressemble à un mélange de quatre ressorts.

  • D’abord, il y a le réalisme instrumental

L’Amérique est un lieu où l’on peut refaire sa vie, même si l’on ne croit pas à sa supériorité morale. On ne demande pas à un canot de mer d’être pur, on lui demande de flotter.

  • Ensuite, il y a le réflexe du dominé

Lorsqu’un pays pauvre, humilié ou historiquement blessé regarde une superpuissance frapper un autre État, il lit souvent la scène à travers sa propre expérience. Il ne regarde pas seulement l’Iran. Il revoit toutes les fois où les puissants ont parlé au nom de l’ordre, de la civilisation ou de la sécurité pour imposer leur volonté, au détriment de la population. Une population qui leur ressemble, et qui, quelque part, les ramène à leur histoire.

  • Il y a aussi la projection symbolique

Pour une partie des commentateurs, soutenir l’Iran ne veut pas dire vouloir vivre à Téhéran. Cela veut dire refuser d’accorder à Washington le rôle du héros. Dans cette logique, l’Iran devient l’écran sur lequel se projette une vieille colère contre l’empire, contre l’humiliation, contre l’idée que les petits peuples doivent toujours subir ce que les grands décident.

  • Enfin, il y a ce qu’on pourrait appeler la revanche imaginaire

C’est sans doute l’aspect le plus dérangeant. Une personne peut désirer la protection d’un grand pays et, en même temps, éprouver une forme de satisfaction lorsqu’elle voit ce pays contesté, embarrassé, fragilisé. Pourquoi? Parce que la puissance attire, mais elle blesse aussi l’orgueil. On veut sa monnaie, ses universités, sa stabilité. Mais on lui en veut de son arrogance, de ses guerres, de ses leçons, de ses visas refusés, de ses déportations, de ses doubles standards. Sous cet angle, l’anti-américanisme n’est pas seulement politique, il devient un mécanisme de restauration de dignité.

Amour‑haine des Haïtiens envers l’Amérique

Cela veut-il dire que tous ces commentaires sont nobles, lucides ou cohérents? Certainement pas. Il faut être honnête jusqu’au bout. Une partie du discours anti-américain en ligne est sérieuse, enracinée dans l’histoire et nourrie par des contradictions bien réelles de la politique américaine. Mais une autre partie relève aussi du réflexe pavlovien, de la posture, du ressentiment mal digéré, parfois même d’une forme de romantisme géopolitique paresseux qui transforme automatiquement tout adversaire de Washington en camp vertueux. Or ce n’est pas parce que l’Amérique peut avoir tort qu’en face tout devient juste.

C’est pourquoi le mot “hypocrisie” est à la fois trop fort et pas assez. Trop fort, parce qu’il efface des raisons historiques, sociales et psychologiques très sérieuses de se méfier des États-Unis. Pas assez, parce qu’il ne dit rien de la facilité avec laquelle certains commentateurs idéalisent des puissances ou des régimes qu’ils ne choisiraient jamais pour eux-mêmes. La vérité, plus inconfortable, est ailleurs: beaucoup d’Haïtiens vivent dans une relation profondément ambivalente avec l’Amérique. Ils ont besoin d’elle, mais ne lui font pas confiance. Ils veulent ses opportunités, mais rejettent son récit moral. Ils cherchent sa protection, mais refusent de lui donner raison par principe.

Alors non, le vrai sujet n’est pas “pourquoi des Haïtiens aiment l’Iran?”. Le vrai sujet est plus brutal, plus profond, plus dérangeant: pourquoi tant d’Haïtiens ne donnent plus à l’Amérique le bénéfice du doute? Pourquoi, dès que Washington bombarde, sanctionne, menace ou sermonne, tant d’entre eux partent du principe que l’Amérique ment, domine ou écrase? La réponse tient en un mot: mémoire. Et cette mémoire, chez les Haïtiens, ce n’est pas un luxe intellectuel. C’est une manière de lire le monde.

Au fond, ce que révèlent ces commentaires n’est pas une simple préférence géopolitique. C’est une fracture morale. Les États-Unis restent assez puissants pour attirer ceux qui veulent partir, mais ils ne sont plus assez crédibles pour inspirer une loyauté instinctive. Voilà la contradiction. Et peut-être la vraie crise n’est-elle pas chez les Haïtiens qui veulent l’Amérique sans croire à son innocence. Peut-être la vraie crise est-elle dans une Amérique qui continue d’attirer le monde tout en perdant, chaque année un peu plus, le droit d’être crue.

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