Depuis des années, le Soudan est le théâtre de l’un des conflits les plus dévastateurs au monde. Ce conflit a engendré d’ importantes crises humanitaires, des famines, des déplacements massifs de la population, des crimes de guerres, et des crimes contre l’humanité. Et pourtant, le sujet reste majoritairement absent des grands titres des actualités internationales. Au Darfour du Nord, à l’Ouest du pays, la prise de El-Fasher par les paramilitaires des forces de soutien rapide a augmenté le niveau de violence qui sévit la population.

Selon une source citée par l’AFP, plus de 100 civils ont été tués en l’espace d’une semaine au début de l’année.
Que se passe-t-il au Soudan exactement ?
Le Soudan en quelques lignes
Le Soudan, situé au nord-est de l’Afrique, est l’un des plus grands pays du continent. Il dispose d’une superficie de 1,9 million de km² et près de 46 millions d’habitants. Sa population est majoritairement musulmane, et les langues officielles sont l’arabe et l’anglais. Le pays est classé comme l’un des plus pauvres du monde. C’est un pays fragilisé et marginalisé économiquement et politiquement.
A l’origine du conflit
Le 30 juin 1989, à la suite d’un coup d’État, Omar El-Bashir s’empare du pouvoir. Il dirigea le pays pendant plus de trois décennies. Durant ces trente ans, son régime est marqué par la répression politique, la militarisation de troupes, et l’instrumentalisation des divisions ethniques. En 2003, des rebelles au Darfour prirent les armes contre le pouvoir en place. Ils dénoncèrent une marginalisation économique et politique.
Le Darfour concentre alors toutes les fractures soudanaises :
- des problèmes structurels,
- des conflits entre des agriculteurs sédentaires et des éleveurs nomades,
- des problèmes identitaires, opposition entre des groupes se définissant arabes et africains, et l’instrumentalisation de ces identités par le pouvoir.
La réponse du régime face à cette rébellion est sanglante et sans appel. Omar El-Bashir arme et utilise les milices janjaouides contre les rebelles. Résultats des courses : massacres de civils, viols de masse, villages incendiés et déplacements forcés de la population. Le bilan est terrible, près de 300 000 morts, et des millions de déplacés.
Omar El-Bashir inculpé par la CPI
La CPI qualifie les actes des milices de crimes contre l’humanité, et de crimes de guerre. Le 4 mars 2009, la première chambre préliminaire de la CPI délivre un mandat d’arrêt contre le président soudanais, Omar El-Bashir. Le mandat délivré à son encontre énumère 7 chefs d’accusation qui mettent en cause sa responsabilité pénale individuelle, 5 chefs de crimes contre l’humanité, et 2 chefs de crimes de guerre. Ce fut le premier mandat d’arrêt contre un chef d’État en fonction lancé par la CPI. Toutefois, l’enquête menée par la CPI fait face à des obstacles politiques. Faute de mécanismes coercitifs, l’action de la CPI fut suspendue. Omar El-Bashir reste au pouvoir.
Un pays divisé, ruiné et tiraillé par des crises économiques
Après avoir dirigé le pays pendant 20 ans, Omar El-Bashir organise en 2010 des élections dans lesquelles il sortit vainqueur. L’année 2011 marque un tournant historique dans l’histoire du pays. Suite à un référendum, le Soudan du Sud obtient son indépendance vis-à-vis du Soudan. La sécession du pays a eu des répercussions financières majeures. Le Sud, nouvellement indépendant, concentre 75% des ressources pétrolières du pays.
Déjà éprouvée par les sanctions américaines, l’économie soudanaise connaît une spirale de crise. Le gouvernement, pour y faire face, imposa des mesures d’austérité au peuple, ce qui engendra des vagues de protestations.
En 2013, le régime légalise les milices Janjaweed qui deviennent les forces de soutien rapide (FSR), une milice d’État. En institutionnalisant ces milices, le régime fait d’eux une force paramilitaire légale qui contrebalance l’armée régulière, mais qui est aussi responsable de mener les sales besognes du régime.
Chute d’Omar El-Bashir
En 2015, Omar El-Bashir est réélu président. En novembre 2018, l’inflation atteint presque 70%, la livre soudanaise s’effondre. Décembre 2018, des vagues de protestations massives se propagent sur l’ensemble du territoire, exigeant la démission d’Omar El-Bashir. Plusieurs manifestants ont été arrêtés par les forces de l’ordre.
Le 22 février 2019, le gouvernement décréta l’état d’urgence, et limogea son gouvernement fédéral. Les gouverneurs furent remplacés par des membres des forces de sécurité. Face à la colère populaire, Omar El-Bashir promet de se retirer à la fin de son mandat en avril 2020, et de ne pas se présenter à l’élection présidentielle. Une promesse qui ne suffit plus à une population exacerbée du régime.
En avril 2019, des manifestants se rapprochent du quartier général de l’armée à Khartoum, la capitale. Pendant plusieurs jours, des milliers de Soudanais campent à l’extérieur du siège de l’armée. L’armée et les autres corps de sécurité furent divisés sur la gestion des manifestants. D’un côté, les officiers de l’armée tenaient à éviter les violences, et d’un autre, les groupes paramilitaires voulaient recourir à la force publique. Ils font usage de gaz lacrymogènes, alors que la police ordonne à ses agents de ne pas intervenir contre les citoyens. Elle déclare alors soutenir la transition pacifique du pouvoir.
Le 11 avril 2019, l’armée annonce la destitution et l’arrestation du président Omar El-Bashir.
Une transition totalement ratée
Un gouvernement mixte, militaire et civil est mis en place pour assurer la transition. Deux ans après, en octobre 2021, le nouveau gouvernement est renversé par un coup d’État. Le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des forces armées, s’empare du pouvoir, et devient président de facto.
S’ensuit alors une intensification du conflit entre l’armée régulière et la FSR. Ce conflit, au début, semble porter sur quelques points de désaccord tels que la direction du pays, l’évolution vers un régime civil, et le projet d’intégrer et de diriger 100 000 hommes des forces de sécurité dans l’armée. Ces désaccords ont vite dégénéré en un conflit de pouvoir et d’influence sur l’ensemble du territoire. En 2023, les FSR ont pris le contrôle du Darfour, de quelques parties de l’État du Kordofan, de l’État du Kordofan, et une grande partie de la capitale. L’armée quant à elle contrôle le Nord, l’Est et le port stratégique de Port-Soudan sur la mer Rouge.
Au début de 2024, l’armée reprend le contrôle du centre d’Omdurman, l’une des trois villes de Khartoum, la radio-télévision d’Etat, et l’Etat stratégique de Gezira.
La situation reste particulièrement dramatique au Darfour du Nord, à El-Fasher la Capitale où vivent entre 170 000 et 260 000 civils. Longtemps restée sous le contrôle de l’armée, elle est assiégée pendant 18 mois par les FSR. Le 26 octobre 2025, la ville tomba aux mains des FSR.
Les chercheurs ont beaucoup de mal à rassembler les preuves des exactions commises. Selon le directeur du laboratoire humanitaire de l’université américaine Yale, qui dispose de données satellitaires, le chercheur Nathaniel Raymond, la prise de la capitale régionale pourrait avoir coûté la vie à 60 000 personnes. Les FSR sont également accusés de commettre des crimes de guerre via des violences sexuelles, des pillages et des meurtres dans les zones qu’ils contrôlent.
Impact du conflit sur la population
Selon les Nations Unies, les combats ont forcé plus de 12,4 millions de personnes à quitter leur foyer, et plus de 3,3 millions de réfugiés ont dû fuir vers d’autres pays. Cette guerre a déclenché la pire crise humanitaire au monde selon l’institution. L’organisation à but non lucratif Action contre la faim a chiffré à 25 millions les Soudanais en situation d’urgence alimentaire. Des femmes et des enfants sont agressés sexuellement et des preuves de nettoyage ethnique ont été découvertes par la BBC au Darfour en 2023. La plupart de ces actes sont imputés aux milices des FSR. Toutefois, les deux forces en présence commettent des actes contraires aux droit des conflits armés, et les civils sont les premières victimes.
A l’heure actuelle, selon les rapports établis, les parties en face ne font preuve d’aucune volonté pour une paix quelconque. L’agence de presse Reuters affirme que les forces armées sont soutenues par des États africains voisins tels que le Tchad, et la Libye. Les Émirats arabes unis sont accusés d’armer les FSR, ce que nie en bloc le gouvernement. La situation sur le terrain reste plus qu’incertaine, mais le nombre de victimes ne cesse de grimper.


